Poèmes berbères (pour Passages)

par Serge Meurant

litanie serge meurant geert van istendaelLa suite de poèmes dont voici le début alterne des poèmes dont je suis l’auteur et des poèmes extraits des Chants berbères de Kabylie recueillis par Jean Amrouche. Plusieurs thèmes y sont abordés, dans un rapport mitoyen, en miroir : la mère, l’exil, la séparation, la condition actuelle des émigrés et des réfugiés. Ma propre histoire familiale, celle de ces derniers, entre en résonance, librement. Comme lorsqu’il s’est agi de recueillir le témoignage, ô combien émouvant de la mère de Manza, je n’ai pris la parole que sur le mode de la poésie. Je ne suis ni sociologue ni ethnologue et je ne puis témoigner d’autre façon que par l’écriture poétique. Les textes en italiques sont les poèmes berbères qui idéalement devraient être dits dans leur langue. (Serge Meurant)

 

 

Ma mère se tient au balcon
d’une maison inconnue
en face du café d’Alger
qui jamais n’exista

son profil est très pur
ses traits lumineux
dans la tiédeur du jour :
c’était avant ma naissance.

*

Frêle silhouette
à contre-jour
ma mère
vivante au dernier jour
salue de sa fenêtre
les inconnus de la terre

*

O maman, décide pour moi,
Dois-je partir, dois-je rester ?

Partir, la mer est démontée !
Rester, le fleuve m’engloutit.

*

Ma mère, ô ma mère très douce,
Mon esprit est tordu comme un sarment.

Quand je me suis éveillé à moi-même,
La foule était déjà dispersée,
Et j’ai connu ma solitude.

Derrière les montagnes le soleil est tombé,
Vers le passé les ponts sont coupés. 

(Chants berbères de Kabylie, p. 69)

*

dans la cour
du village berbère
des enfants pauvres
ont libéré l’oiseau
de l’espérance
dont le chant contredit
le règne de l’obscurité.

*

La ration de sucre et de pain
que ma grand-mère
partageait chaque matin
entre ses enfants
(ils étaient cinq
comme les doigts de la main)
et leur envol
à travers l’immense jardin
à la cueillette des fruits
du paradis

*

J’ai entendu mugir la sirène :
le vaisseau cinglait vers le large.
Je me suis réveillée dans les larmes.
Toute séparation jette l’effroi.

Si l’argent avait pu suffire
J’aurais suivi ton sillage.
Je ne me serais pas séparée de toi,
Car chacun suit celui qu’il aime.

*

L’homme berbère
illettré
s’assied au pupitre
comme à l’école
entre ses deux fils
qui lui mâchent les mots

ses yeux reflètent
le ciel de la montagne
sa voix casse les pierres
des mots indociles
avec ses mains
usées à nettoyer
les wagons
d’un voyage sans retour

il fut mon maître
de silence et de langue

*

Avec le faucon je volais de conserve,
J’étais ivre de liberté.

Planant sur les courants du ciel
sur l’infini des terres j’étendais mes regards.

Selon mon plaisir je choisissais ma nourriture,
au gré de mon humeur changeante.

Mais du jour où j’ai connu la chaîne,
ma santé s’est altérée,
je n’ai pu passer une nuit sans souci.

(p. 127)

*

C’est mercredi : le soleil pleut.
La foule inonde le marché.
Les oiseaux de haut vol en témoignent.

Vaste est la prison qui m’étouffe :
Punaises, puces me dévorent.
D’où me viendrais –tu, délivrance ?

Huit témoins m’ont accablé,
Au cœur noirci de fourberie,
Me pourchassant de ville en ville.

Jurant par le nom du Seigneur,
Par-devant les autorités :
« Ce jeune homme est un malfaiteur »

(p. 57)


On m’appelle le hors-la-loi.

 Je vois la fin de mes misères,
et je grille une cigarette
au sommet de chaque colline.

Toute nourriture en ma bouche
du laurier-rose à l’amertume :
le vin a goût de lait aigre.

(p. 87)

Ils mangent des feuilles
les chats ont disparu

la faim les dévore

le berceau et la tombe
contractent le mourir

 

 

 

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